Concerts / Alien Lands

  • 18 février 2011
    21h00
  • 19 février 2011
    21h00
Agora Hydro-Québec — Cœur des sciences — UQAM
175, avenue du Président-Kennedy

Bye Bye Butterfly et Quatuor Bozzini interprètent les œuvres de Sandeep Bhagwati.

Grande création «sons et lumières» du compositeur Sandeep Bhagwati, Alien Lands est une installation de concert qui plonge le public au cœur même des mouvements sonores. Le concept? Les musiciens de deux ensembles, dispersés au centre et autour du public, jouent en interaction avec des partitions générées par ordinateur en temps réel, des sons spatialisés et des environnements lumineux de Jean Gervais. Les Alien Lands du titre sont d’abord des paysages étranges et inconnus de notre esprit interieur, mais aussi «l’air des autres planètes» (Schoenberg) melangé avec les souvenirs incertains de musiques indiennes, africaines et balinaises. Comme dans les photographies monochromes, ils créent un monde lointain qui nous intrigue et nous fait voyager dans notre propre imaginaire sonore.

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Les trois œuvres présentées ce soir sont toutes des variations sur le thème du monochromatisme. Je me suis intéressé au monochromatisme il y a plusieurs années. J’étais fatigué de l’opulence, de la décadence maniériste caractérisant beaucoup de nouvelles musiques, avec leurs sons raffinés et leurs formes impénétrables. Je désirais ardemment de la simplicité, mais le monde dans lequel je vis n’est pas simple — et je ne pouvais pas concevoir de la musique simple qui ne serait pas simpliste à mes oreilles. Il y a un an, j’ai visité la grande rétrospective des œuvres de Pierre Soulages au Centre Pompidou — et j’ai été immédiatement convaincu par son approche monochrome envers la simplicité.

Le noir dans les œuvres de Soulages, la couleur dans les œuvres de Mark Rothko: tous deux utilisent très peu de raffinement ostentatoire dans la manière dont ils composent l’œuvre — aucune virtuosité flamboyante, aucun concept dominant, aucune trace de cette attitude tape-à-l’œil qui caractérise tant d’art et de musique contemporains — «regarde ce que j’ai trouvé et ce que je peux faire avec, regarde comme je suis brillant, regarde comme je suis socialement politisé, comme je suis punky, comme je suis avec mon temps, comme mes transitions sont élégantes, regarde comme je peux faire ce que personne n’a fait auparavant, en somme: regarde moi (à travers mes œuvres)!»

Les richesses esthétiques des œuvres de Soulages et Rothko ne se trouvent pas dans ce qu’elles démontrent: leurs explorations intimement superposées du monochromatisme ne pointent nulle part sauf vers l’intérieur, elles nous attirent en dedans et démontrent que nos perceptions peuvent être merveilleusement subtiles. Évidemment, transposer cette approche issue de la peinture — et qui comme toute chose statique défend si bien ses mystères silencieux — en une musique destinée à être interprétée n’était pas chose évidente. Ce concert n’est donc qu’une première étape vers une nouvelle esthétique sonique du monochromatisme: un monochromatisme qui n’a pas à être passif et lent, sans caractère et laborieux, sans mélodie ni rythme — écouter un marché animé est un événement tout aussi monochromatique qu’écouter le ruissellement des glaçons au printemps…

Chacun des 4 mouvements d’ Alien Lands pour quatuor d’instruments à percussion utilise un nombre très limité d’instruments qui supportent l’œuvre, chacun utilise un son général, un type de mouvement, une forme structurelle — et pourtant l’auditeur peut découvrir des richesses dans ces limitations bien réelles. Les 4 mouvements sont basés sur un poème lipogramme (qui utilise seulement 9 lettres de l’alphabet) que j’ai écrit en 2001. Dans chacune de ces œuvres, les séquences des lettres du poème indiquent la structure formelle, mais la manière de les interpréter varie chaque fois. Dans Atavist, les lettres régissent la distribution des rythmes dans l’espace. Dans Divide, elles changent la couleur sonore dans une ambiance sonore constituée de sons blancs. Dans Nested, elles sont transformées en syllabes de percussion indienne. Dans Sentient elles orientent l’évolution du tempo et des sons dans l’espace.

Les 4 mouvements du quatuor à corde monochrome sont en réalité simplement quatre réalisations différentes d’une même partition interactive. La partition de monochrome est une partition comprovisationnelle partiellement graphique, partiellement traditionnelle qui indique aux musiciens à quel moment ils doivent jouer, durant combien de temps, et qui inspire leurs comprovisations par des dessins, des textes poétiques et des instructions. La partition écoute les musiciens et se reconfigure au cours du concert: ni les musiciens ni les compositeurs ne savent précisément à quoi s’attendre. Une instruction principale, toutefois, demeure: tant qu’une même page demeure valide, chaque musicien ne doit jouer qu’un type de musique, créant un champ de sons monochromes. Au cours des 4 mouvements, la configuration de la partition change peu à peu: dans le premier mouvement, tous les musiciens voient un écran identique et en même temps, alors que dans le dernier mouvement, ils choisissent eux-mêmes quand tourner la page suivante, et peuvent le faire indépendamment des autres musiciens — créant ainsi une comprovisation superposée de couleurs musicales monochromes, se mouvant à la fois à travers l’espace réel de la salle de concert et dans notre espace imaginaire intérieur.

Finalement, Nil Nisi Nive (trois mots latins de la logique: rien, sinon, ni) est une réflexion sur la construction mélodique indienne et sur la beauté de l’hétérophonie: une méditation sur comment les mélodies découlent de chacune d’entre elles et sur les sons percussifs afin de créer un tissu riche en mémoire. Et comment rien n’arrive si non désiré — ni imaginé.

Pour conclure: comme pour tout projet d’envergure, cette œuvre n’est pas seulement la mienne. Au matralab [Université Concordia], que je dirige et qui a produit cet événement, j’ai été assez choyé d’avoir un certain nombre d’assistants musicaux qui ont contribué à ce que ma vision d’une partition interactive devienne réalité. Michal Seta a développé la majeure partie de la partition (en étroite collaboration avec Dominique Fober du GRAME Lyon). Mathieu Marcoux, Navid Navab, Adam Basanta, Max Stein et Julian Stein ont fourni des éléments importants du logiciel de même qu’un soutien logistique. Jane Tingley a coordonné la production avec Barbara Scales et Latitudes 45. Ma collaboration au niveau de l’éclairage avec Jean Gervais et Nancy de Bussières fut toujours inspirante et enrichissante. Et finalement, les musiciens du Quatuor Bozzini et Aiyun Huang de Bye Bye Butterfly ont fourni un apport et des suggestions inestimables au cours de la phase de recherche et développement (en plus de l’apprentissage de ces œuvres non-conventionnelles). Je leur suis extrêmement reconnaissant pour leurs efforts et leurs encouragements. Je remercie également le Bureau de Recherche de l’Université Concordia, la faculté des arts de l’Université Concordia, le programme de chaires de recherches du Canada, le FQRSC et le CALQ, et pour terminer, la SMCQ, pour un appui financier très généreux envers la recherche et la production de ces œuvres. Ce projet n’aurait pas pu voir le jour sans leur contribution financière et leur support moral.

Participants

Programme

  • Sandeep Bhagwati, Monochrom (2011)
    création
    quatuor à cordes, quatre percussions et système électronique (son et lumières)
  • Sandeep Bhagwati, Nil Nisi Nive (2011)
    création
    quatuor à cordes, quatre percussions et système électronique (son et lumières)

Coproduction MNM / matralab (Université Concordia) — Hexagram — Centre interuniversitaire de recherche-création en arts médiatiques