Résultat du concours de critique

Critique gagnante

Le Nubi, imprévisible et novateur

par Mehrshid Afrakhteh

Dans le cadre de la 7e édition du festival international de Montréal/Nouvelles Musiques 2015, l’Ensemble de musique contemporaine de McGill, avec la participation de la soprano Rebecca Woodmass et du chef Guillaume Bourgogne, ont interprété les œuvres de cinq compositeurs intégrant de nouvelles technologies, le samedi 28 février à 21 h, dans les salles Tanna Schulich et Multimédia de l’Université McGill.

Le concert, Le Nubi, a submergé les spectateurs curieux de découvrir des styles compositionnels divers, dans une ambiance sonore et visuelle épurée, recherchée et fine. Pendulum (2012) du compositeur portugais Rui Penha, au début du programme, et Le nub non scoppiano per il peso (2011) du compositeur italien Mauro Lanza, joué en dernier, ont été particulièrement marquantes grâce à leur caractère imprévisible et novateur, mettant en opposition les aspects technologiques et naturels. Au milieu, le public a pu apprécier trois œuvres de caractère, de formation instrumentale, de textures sonores et de traitements rythmiques divers.

Dans Pendulum (2012), Rui Penha, compositeur et interprète de musique électroacoustique, invitait les spectateurs dans l’univers de la perception des musiciens, plus spécifiquement dans l’exploration de la relation entre la gravité et la gestuelle du chef. Penha utilisait le logiciel Spatium qu’il a créé pour explorer les possibilités de générer des mouvements physiques à partir des gestes spatiaux et vice versa. La disposition originale des instrumentistes (piano, violon, clarinette et violoncelle) offrait une expérience interactive très forte: le chef dirigeait à partir du milieu du parterre alors que son regard balayait les musiciens placés à égale distance les uns des autres, trois au parterre et un sur scène. L’émission de chaque note correspondait à l’apparition sur l’écran, placé derrière le pianiste, d’une ou plusieurs bulles dont la grosseur, la relation avec la gravité et le trajet variaient selon l’intensité sonore, la hauteur et les instruments employés. Tantôt en mouvement contre la gravité, tantôt coincées au centre, les bulles empruntaient des mouvements aussi variés qu’inattendus, provoquant ainsi l’attention soutenue des spectateurs. La simultanéité de l’apparition des bulles et des sons, la maîtrise du jeu, la netteté des gestes du chef, la communication fine entre les musiciens et l’interaction constante entre l’écran, le chef et les instrumentistes ont contribué à l’équilibre et à l’unité de l’œuvre.

Par Etheric Blueprint (2006), la compositrice japonaise Misato Mochizuki essayait de dessiner une quelconque énergie invisible nous connectant à la nature et à l’espace via lumière et musique. Le point culminant de l’œuvre était le résultat d’une complexité rythmique et d’une intensification des dynamiques. Cependant, il n’y a pas eu de travail de lumière accompagnant la composition musicale, ce qui a laissé le public en suspens tout au long de la pièce.

Dans la deuxième partie du concert dans la salle Multimédia, les spectateurs étaient surpris d’entendre les motifs courts et saccadés d’un quatuor de saxophones placé au balcon, derrière eux! L’interprétation des Sonneries de Cantenac (2008), du compositeur français Fabien Lévy, a graduellement plongé les spectateurs dans le silence.

Cette belle surprise a laissé place à … le mien est un cri, … (création, 2015) du compositeur français Brice Gatinet, doctorant à McGill, dont la démarche compositionnelle consistait en répétition de motifs entremêlés à des pleurs de bébé préenregistrés, à des sifflets et à des battements secs et forts de plus en plus rapprochés des percussions évoquant l’enfer.

L’œuvre phare de la soirée fut Le nub non scoppiano per il peso (2011) de Mauro Lanza. Ici, le discours musical se base sur une approche non conventionnelle: en mêlant instruments traditionnels et électroacoustiques, le grand ensemble orchestral était en dialogue avec une machine à gouttes de pluie contrôlée par ordinateur. Lanza dessinait ainsi l’énigme indéchiffrable de la création au diapason impressionnant de cette machine dont le dispositif d’égouttage était suspendu au plafond, entre le podium et la première rangée de sièges des spectateurs. La précision des gestes du chef dirigeant des motifs mélodico-rythmiques complexes était en contraste avec l’écoulement apparemment aléatoire, mais non moins contrôlé, des gouttes d’eau. Une fois libérée de la machine, la goutte tombait soit sur un récipient en métal équipé d’un microphone, faisant en sorte que le son d’une hauteur déterminée en devenait audible, soit sur une plaque chauffante et s’évaporait aussitôt. L’entrée de la voix de la soprano colorature sur les versets du Livre de Job, tiré de la Bible, interrompit la chute des gouttes. Sa voix flottait au-dessus de l’orchestre et disparut subtilement et lentement, laissant la place, de nouveau, à cette ambiance de transe créée par l’amalgame de technologie-nature-musique.

Il s’agit d’imagination et de sensibilité que d’offrir au public un éventail de démarches compositionnelles aussi diverses qu’originales. En ce sens, l’expérience esthétique proposée par le concert a su charmer les auditeurs présents lors de l’événement.

12 mars 2015

Note: quelques ajustements stylistiques mineurs ont été apportés par le jury avant la publication du texte présenté.