Bienvenue à l’édition 2004 de MusiMars!

MusiMars est au rendez-vous, dans la froidure de l’hiver. Cette édition 2004 propose à nouveau une série d’œuvres significatives du répertoire contemporain mais également nous offre la possibilité de tisser des liens, de faire des recoupements, des comparaisons, voire même de saisir certains traits de «généalogie musicale». Car mettre côte à côte des œuvres dans une série de quatre programmes de concert n’est pas un exercice anodin, et les conséquences de ces «mises en relation» dépasseront toujours ceux-là même qui les auront imaginées… C’est le fait des œuvres musicales fortes de susciter la réflexion dans leur sillage et de nous ouvrir à des visions et à des sensibilités jusqu’ici là inouïes. MusiMars continue donc d’être un carrefour, carrefour où cette année les œuvres de neuf compositeurs serviront de base à l’appréciation de la création musicale tout autant qu’à la réflexion sur son devenir.

Plutôt que de prétendre à une thématique unique, MusiMars 2004 propose des courants et lignes de forces qui traverseront la programmation des concerts et alimenteront les conférences, causeries, classes de maîtres et la table ronde.

Il sera question «d’attitudes musicales», dans le sens large du terme. Et ce terme vient de Gérard Grisey lui-même, «père» – avec Tristan Murail – de la musique spectrale. Ce courant très important de musique spectrale n’est pas une simple technique close, mais suppose un mode de préhension nouveau du monde sonore, une façon bien particulière d’envisager la réalité sonore. Nous entendrons à MusiMars quatre des six œuvres du cycle Les espaces acoustiques (1974-1985) de Grisey. De l’écoute «microscopique» du son est née l’idée d’en projeter ses constituants dans le macrocosme formel de l’œuvre musicale: la «nature première du son» suggère son propre devenir dans le temps. Au-delà de la fusion «timbre-harmonie» – très audible dans les œuvres, la «marque de commerce spectrale» –, Grisey nous convie à un jeu très subtil avec le temps musical, en proposant des processus d’étirement et de contraction et en nous menant constamment à des seuils de perception. MusiMars nous permettra de situer cette «attitude spectrale» au-delà de sa simple réputation hédoniste dans le contexte de précurseurs immédiats, comme Olivier Messiaen. Si Giacinto Scelsi peut-être considéré comme père spirituel de l’école spectrale, Messiaen, de toute évidence, ouvre la voie (et les oreilles) à «l’attitude spectrale»: songeons à sa façon extrêmement prégnante de concevoir couleur et timbre, d’imaginer leur fusion et de concevoir la forme musicale en fonction des sonorité mêmes. Avec les extraits des Préludes pour piano ainsi qu’avec l’œuvre marquante de sa jeunesse, L’Ascension, ou pourra également apprécier ce que «l’attitude Messiaen» doit elle-même à celle d’un Debussy…

Dans cette lignée, nous aurons le plaisir d’accueillir l’un des «héritiers» de la pensée spectrale, le compositeur français Philippe Hurel. Nous pourrons entendre en première montréalaise quatre de ses œuvres importantes (Leçon de choses, Tombeau in memoriam Gérard Grisey, Figures libres et Kits) qu’il nous présentera également en conférences. Mais cet «héritage» est complexe et parfois même ambigu: il suggère des principes de métamorphose, d’anamorphose, de modulations de textures, principes que Hurel utilise et développe brillamment dans ses œuvres. La question demeure celle de l’individualité du style et la possibilité d’intégrer d’autres langages et influences, question de se constituer son «attitude personnelle», même dans le sillage spectral. C’est une problématique à laquelle a beaucoup réfléchi Hurel, au travers de sa propre création, mais également dans ses rapports étroits avec plusieurs collègues de sa génération ayant eu à se définir dans ce sillage. Il nous propose à ce sujet une conférence passionnante: La musique spectrale… à terme!

Et cet éclairage pourrait bien nous permettre de mieux apprécier la figure de Claude Vivier. On pourra entendre à MusiMars deux de ses œuvres majeures: Trois airs pour un opéra imaginaire et Orion. On mentionne souvent que le langage de Vivier doit beaucoup à la musique des Grisey et Murail: de fait, son principe de monodie génératrice s’est «coloré» de sonorités pouvant rappeler celles de la musique spectrale. On pourrait même – à tout le moins du point de vue du traitement des sonorités – rapprocher «l’attitude Vivier» de celle des spectralistes. Nous savons aussi que Vivier se singularise dans un lyrisme obsessionnel tout à fait personnel. Mais peu, jusqu’à ce jour, se sont attachés plus attentivement à analyser les principes générateurs du langage de Vivier. C’est au partage du fruit de ses découvertes que Patrick Lévesque nous convie lors de sa conférence sur Vivier; on pourra aisément réaliser en quoi «l’attitude Vivier» diffère de celle des spectralistes et – matériel à l’appui – comprendre les spécificités fondamentales du langage qui en découle: le principe de la dyade en étend l’essence.

MusiMars accueille également un autre compositeur-conférencier majeur: Howard Bashaw d’Edmonton. Il ne saurait être question de tenter un rapprochement superficiel entre la tradition spectrale et la musique de Bashaw… Et pourtant, il nous semble permis de mettre en parallèle les «attitudes»… L’œuvre de Bashaw met en branle des mécanismes riches et complexes de manipulation du temps. Elle superpose et fait souvent s’interpénétrer des couches temporelles, comme des cycles en rotation à des vitesses immuables et différentes. Comme Grisey, il s’intéresse à «l’archétype» des éléments musicaux, à leur neutralité, pouvant suggérer de riches combinatoires. La musique de Bashaw puise aux forces secrètes du temps musical et nous entraîne dans une forme de contemplation un peu mystérieuse du devenir musical. Nous pourrons entendre cinq Preludes for piano tirés du Book 1 de même que la création très attendue de Double Entente.

La programmation de MusiMars fait également place à une création de Stephen Rogers, jeune compositeur qui, dans son œuvre INTERtECTURE, établit un réseau de correspondances avec des musiques préexistantes, réelles ou imaginées... On pourra également entendre de votre humble serviteur en première montréalaise l’œuvre Des caresses… qui, au-delà de son côté hautement nostalgique et de son langage pseudo-référentiel chargé, met en œuvre des processus formels de métamorphoses continues, plus près de «l’attitude spectrale» que l’on pourrait le soupçonner… Nous redécouvrirons de plus avec plaisir le Over Time de John Rea, œuvre de mécanique temporelle pure, peut-être elle-même issue d’une «attitude cynico-hédoniste» à rapprocher de Bashaw ou du dernier Grisey… Le plaisir issu de la manipulation du temps? Une attitude plus épicurienne que socratique? Je vous le donne en mille!

Et puisqu’il est question «d’attitudes»… quelles sont celles que l’on pourrait adopter face aux nouvelles technologies, en particulier dans le domaine de la création musicale assistée par ordinateur? Entre moult exemples, les sonogrammes et les analyses acoustiques poussées ont permis à Grisey de soutenir la naissance de son langage et de son esthétique. Quel est le rapport entretenu aujourd’hui entre les compositeurs et les multiples logiciels de composition disponibles? C’est cette question que nous poserons à Philippe Hurel, Howard Bashaw, Sean Ferguson, Serge Provost, John Rea, Denys Bouliane et Philippe Depalle lors de la table ronde du lundi 1er mars.

Au chapitre des liens «accessoires», mais peut-être tout de même significatifs, mentionnons que l’œuvre Anubis-Nout constitue un point de rencontre au travers du royaume égyptien de la mort entre Grisey et Vivier… Dédiée à Vivier, cette œuvre «limite» renverse littéralement les spectres harmoniques dans un esprit rituel unique. Également, nous pourrons découvrir les orchestrations par Grisey de Quatre Lieder de Hugo Wolf; on notera que le ton y est quelque peu bucolique, voire bellement naïf. S’agit-il d’un contrepoint-exutoire au dernier chef-d’œuvre sombre, dense et extraordinaire de Grisey: Quatre Chants pour franchir le seuil? Quant au Tombeau in memoriam Grisey, le programme en est suffisamment clair… bien que le ton du discours musical puisse surprendre…

MusiMars repose sur une association très fructueuse entre la faculté musique de l’Université McGill et la Société de musique contemporaine du Québec. À ces deux partenaires initiaux s’ajoutent régulièrement l’Orchestre symphonique de Montréal ainsi que les diffuseurs majeurs La chaîne culturelle de Radio-Canada ainsi que CBC Radio Two. Cette année, MusiMars a eu le plaisir d’obtenir la participation spéciale du Centre National des Arts à Ottawa, que nous tenons à remercier chaleureusement. Nous sommes convaincus que ces collaborations contribuent activement à la diffusion de la musique contemporaine de création pour un public toujours grandissant et critique. Grand merci également à tous les partenaires, les solistes, chefs et interprètes et à tous les conférenciers et artisans de cette initiative.

Au plaisir de vous rencontrer et de converser avec vous lors des concerts, causeries, classes et conférences.

— Denys Bouliane

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