Premiere: February 22, 2019, Montréal / Nouvelles Musiques 2019: L’hypothèse Caïn, Agora Hydro-Québec — Cœur des sciences — UQAM, Montréal (Québec)

Caïn et Abel: les humains se devaient de se raconter de pareilles histoires morales, pour se convaincre de ne pas tuer leur frère, leur prochain, par jalousie ou envie. Histoire maintes fois répétée depuis la Bible, mais progressivement réexaminée et questionnée: Lord Byron faisait de Caïn un héros romantique, presque camusien, révolté par la mort; José Saramago a plutôt tourné son regard accusateur vers un dieu injuste et cruel. La question première reste cependant entière, que Konrad Lorenz ( L’agression) et Edgar Morin ( Le paradigme perdu. La nature humaine), entre autres, ont cherché à approfondir: pourquoi cette violence meurtrière intraspécifique si particulière aux humains?

Alain Fournier a lui aussi modifié la perspective: le modèle à ne pas suivre, c’est Abel, pris dans les rets de cette histoire d’Éden que lui raconte sa mère, alors que Caïn s’en est distancé, lui qui vit — sans dieu — un amour immanentiel pour la terre qu’il cultive et pour sa compagne et soeur Adah. S’il tue Abel, c’est par accident, excédé par l’irrespect de son frère. Un geste qu’il va regretter amèrement.

À ce récit familial mythique, Fournier ajoute un chœur (d’archéologues) qui y jette un regard contemporain, tour à tour clinique, ironique et émotionnellement impliqué.

Quelles musiques pour un tel livret? Celle des personnages mythologiques, d’abord complètement liée aux saxophones et cuivres qui sont placés derrière la scène, une musique continuellement marquée par les ponctuations de la percussion, et s’abreuvant aux sources du genre le plus sérieux du cante jondo (chant profond) du flamenco, les soleares, pour en transformer les éléments et les mouler au drame: celui des adresses solitaires (Caïn), des affrontements (Ève-Abel, Caïn-Abel, Ève-Caïn) et des rapprochements (Adah-Caïn).

Puis il y a celle des archéologues, associée à un petit trio amplifié (violon, synthétiseur, contrebasse) placé à l’avant-scène, et qui suit les méandres de leurs commentaires avec des ritournelles caractéristiques récurrentes: comme une roue qui tourne, comme un blues détendu, comme une course sinueuse.

Ces deux mondes musicaux se frôlent trop pour ne pas s’imbriquer, le point de bascule étant inévitablement le meurtre d’Abel. Après, plus rien n’est pareil. Caïn ne sait plus chanter, le chant du chœur s’inscrit dans une descente microtonale alors que le corps de la victime se fige puis est écartelé dans la mort, et les ponctuations de la percussion finissent par s’éteindre. Une marche funèbre criarde va s’ébranler, s’accélérer, interrompue maintes fois par la voix démultipliée d’un dieu insensé, avant qu’elle ne soutienne un avatar contrapuntique de Oh! When the Saints … Mais tout ce bruit s’arrête, finalement, les cris désespérés cessent. C’est dans le dernier chant d’Adah que le futur de Caïn s’esquisse.

Tout cela est encadré par une Ouverture prémonitoire et trois Épilogues. Dans ces derniers, — comme une métaphore visant notre manque de maîtrise du Logos où nous sommes engloutis -, les mots (de théologiens, puis de Dieu) finissent par se dissoudre dans les respirations des accords qui accompagnent les images de Mario Côté et Catherine Béliveau. Tout au long de cette «proposition opératique», ces deux artistes auront enrichi d’une autre strate le sens des mots, et aussi des musiques, par leurs projections, tout comme ils l’auront fait par leur structuration de l’espace de la représentation.

En plus de ces amis concepteurs que je viens de nommer, et des personnes représentants les organismes partenaires et subventionneurs dont la liste figure dans ce programme, il me faut maintenant remercier plus spécialement et chaleureusement toutes celles et tous ceux qui ont oeuvré avec cœur à ce projet, démarré il y a 3 ans et plus: interprètes (chanteurs instrumentistes et chef), techniciens, responsables de production et promotion. Bien que sous ma responsabilité initiale et ultime, le résultat — nous le sentons toutes et tous — est plus que la somme de nos accomplissements individuels.

Le reste, ce soir, vous appartient, membres du public. Au-delà de l’éventualité de votre indulgence, nous espérons que le fruit de nos arts conjugués fera résonner certaines fibres de vos goûts, jusqu’à en ressentir, peut-être, quelque jouissance, plaisir, émotion.

Michel Gonneville [iii-19]

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