violon, violoncelle, piano et orchestre

Commande: OSM, avec l’aide du CAC

À la violoniste Chantal Juillet, au violoncelliste Antonio Lysy, au pianiste Louis Lortie ainsi qu’au philosophe Michel Onfray

Notre millénaire débute dans un climat plutôt trouble, nul n’est besoin d’épiloguer. Aussi invraisemblable que cela ait pu nous paraître il y a encore vingt ou trente ans, les conflits idéologiques du 20e siècle semblent maintenant glisser à l’arrière-plan et réalimenter une très ancienne forme de radicalisation, celle des conflits de religion. Il serait bien vain de s’imaginer qu’une œuvre musicale puisse y changer quelque chose et c’est avec une très grande modestie qu’un simple musicien peut se risquer à réfléchir sur le sujet. Disons plus simplement que ce terrible sentiment d’impuissance devant les flambées de fanatisme (occidental, moyen-oriental ou oriental) nous conduit à chercher dans l’histoire les sources et les échos de nos conflits présents, et peut-être même d’y entrevoir des réflexions porteuses d’espoir.

Au coeur de la philosophie occidentale, dans l’ombre démesurée des Platon et Aristote, se larve un symptôme singulier: celui du refoulement et du rejet du corps au profit d’un suprême principe des idées (la déité non expressément nommée chez Platon) ou d’une faculté «divine» nous permettant de passer de la sensation au raisonnement (Aristote). Des anciens Grecs jusqu’à la récupération de l’idée de «principe céleste» par les religions monothéistes, le corps refoulé, cette haine platonicienne de la chair exacerbée, pourrait bien être à la source de la forme de déresponsabilisation temporelle, de mépris pour la Terre que nous habitons et de la grande difficulté qu’ont ces religions à accepter notre propre finitude et partant, à s’accorder sur la valeur d’une vie humaine…

La réputation d’Épicure (341 -270 av. J.-C.) a été singulièrement et régulièrement «assombrie» dans la tradition philosophique, Scholastique et religion spirituelle: on en a fait un pourceau se vautrant dans la fange des plaisirs faciles. Pourtant, la réalité est tout autre: Épicure propose une véritable éthique humaine qui a pour moteur, oui, le plaisir, mais le plaisir comme jauge de nos sensations, comme instrument de mesure et de connaissance passant par la sensation. Épicure arpente son Jardin et propose la qualité et la subtilité plutôt que la quantité, il nous apprend à apprécier les plaisirs les plus simples en respectant et en étant à l’écoute de notre nature: leçon de modestie, et de sagesse.

De son enseignement, au travers de ses lettres, maximes et sentences, le concept de Tetrapharmakos (le quadruple remède) est certes le plus connu.

Il s’agit de quatre énoncés simples en soi, mais ouverts et riches d’interprétation, selon le miel que chacun peut en tirer:

  1. Il n’y a rien à craindre des Dieux. Ils ne sont pas le principe de toute chose, mais bien la projection de notre réalité; et de plus, ils sont bien trop occupés à leurs propres affaires pour s’intéresser à nous (on se rappellera Voltaire…)
  2. La mort ne nous concerne pas. Elle dépasse notre nature et entendement. Elle est inévitable et rien ne sert de spéculer plus avant.
  3. La douleur peut être supportée. Si on lui donne un sens.
  4. On peut atteindre le bonheur. Si nous acceptons notre nature finie et l’espace de liberté et de responsabilité qui nous échoit.

Au-delà de ces riches préceptes d’éthique, Épicure nous propose également une interprétation hautement savoureuse de la constitution de l’univers. Disciple de Démocrite (le premier à avoir conceptualisé une physique basée sur l’atome), Épicure suggère une physique d’inspiration matérialiste et discontinuiste, et cette idée prend corps dans l’extraordinaire et poétique concept du «clinamen»:

«Les atomes choient tout droit par le vide, emportés par leur poids propre: à des instants indéterminés et en des points indéterminés, ils manifestent une quasi-déviation infime, tout juste suffisante pour qu’on puisse parler d’une modification d’équilibre.» (Lucrèce, II, 216 -219)

C’est par cette infime déviation, le «clinamen», que la matière peut se former, que les astres, les corps célestes, la vie même peuvent surgir. Paul Klee, le pataphysicien Alfred Jarry et les oulipiens Georges Perec, Jacques Roubaud et bien d’autres ont vu dans ce «caprice des atomes», cette «erreur dans le système», cette «violation réglée» une source inépuisable d’enchantement et d’inspiration.

C’est dans cet esprit que je me suis mis à la composition du triple concerto Tetrapharmakos.

L’idée du «clinamen» m’a suggéré des poussières de sons qui s’abîment de l’aigu au grave et desquelles surgissent de brèves envolées (souvent par les trois solistes). Le premier mouvement, très bref, énonce cette idée. Elle est reprise dans le troisième auquel se superposent de grandes pointes douloureuses qui s’évanouiront dans la pluie du clinamen. Le deuxième mouvement est pour moi une sorte de «musique tourbillon», musique très cinétique, un peu irrévérencieuse, comme une danse «dé-mesurée» qui pourrait accompagner les pas des «Dieux» que nous plaisons à créer…

Le quatrième mouvement est résolument plus sombre. Il met en présence deux «musiques» contrastantes. D’une part, l’orchestre réalise une sorte de marche funèbre un peu obtuse et obstinée (qui n’est pas sans rappeler Beethoven et Chopin). Les solistes pour leur part semblent jouer dans un autre monde, ils proposent de grands élans presque «litsztiens», exacerbés mais avec des teintes nostalgiques. Ces pulsions des trois solistes tendront à gagner graduellement l’orchestre qui se fera moins oppressant et en viendra à participer à leurs élans. La fin reste ouverte, je ne savais faire autrement…

  • Partition disponible auprès de CMC, Région du Québec (bureau à Montréal).
  • Enregistrement: disponible au bureau de la SMCQ