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7 voix

«Un carnet de voyage intérieur —
C’est ce que veut “Love songs”
Les voyages les grands voyages restent toujours
Contemplation des univers intérieurs —
La pauvreté qui fait mal
Les dictatures qui déshonorent
Et le sourire d’un enfant écoutant de la musique
Tels sont mes voyages
Tels sont mes souvenirs
Et mes cris d’horreur ou de tendresse
“Love songs” en est un de tendresse» écrit Vivier.

Love Songs incarne le puissant symbole de l’amour, tant par l’évocation des héros mythiques (Roméo et Juliette, Tristan et Isolde) que par celle de l’enfance, fredonnée en comptes et comptines (de même dans Love, second volet de Journal). Partition de paroles et de gestes: intensité, nuance, ton, rythme, bruitage, mot, phrase, mouvement, vitesse, tout est orchestré et instrumenté de façon à ce que les émotions chantent. Les moyens employés sont de toutes sortes: musicaux, lorsqu’ils se jouent d’ambitus, de nuances et de plans sonores très contrastés (chuchotements recouverts par un «terrible laugh», par exemple), de jeux de timbres (comme celui généré par le sifflement en parfaite homorythmie avec une voix qui chante, ou bien les colorations si variées des trémolos), des vitesses prosodiques (pouvant aller à l’hystérie, comme dans la première partie) donnant l’impression de tempi différents; poétiques lorsque les émotions (plaintes, rires, peur, amour…), colorées par des sifflements, des respirations ou des toux, structurent l’articulation musicale, lorsque des paroles-gestes ponctuent les séquences (stop! hu-hum! appels), ou que les résonances affectives des mots vibrent comme une musique («don’t leave me alone…»); poético-musicaux, lorsqu’ils s’enroulent dans les rythmes répétitifs de l’enfance et fredonnent les refrains de la mémoire collective; ou bien lorsque les pleurs sont «musicalisés» (à l’envers du style lamento) sur un fond de Requiem aeternam. Et la musique «pure» qui, en trois mélodies, perce ce fond sonore bruissant et souvent fébrile: diffuse et en arrière-plan en ce qui concerne la première, quand les deux dernières, enchevêtrées, avancent sur le devant de la scène, rare guirlande lumineuse dans cette angoissante quête amoureuse. D’un point de vue structurel l’allemand souligne les moments importants (référence à Tristan?). Présent dès le départ, il ponctue la fin de la première partie et lance la seconde avant de s’évanouir au profit d’une langue slave et d’une langue «inventée»…

D’un point de vue compositionnel, les Love songs traitent les éléments vocaux comme des «objets sonores». La pièce introduit son matériau brut: sons tenus avec ou sans trémolos, toux, phrases, appels, respirations et glissandi. Leurs diverses associations (technique de collage) pulsent ce début. Puis le procédé de boucle s’installe, qui habitera toute la partition: le principe de réitération, clin d’oeil à l’enfance, est apaisant en ce qu’il engendre de la stabilité. Dès qu’on les superpose, les boucles gravent une musique où se côtoient plusieurs niveaux d’existence (chaque boucle est un monde en soi), dans une diversité de tempi et d’articulations dont le seul lien est le principe de périodicité; un agencement étudié des plans sonores peut créer des effets de perspective qui donnent du volume à un espace projeté de façon essentiellement linéaire. Vivier, en faisant du langage un des fondements de sa structure, transcende le naturalisme inhérent à cette démarche en un acte essentiellement musical; il extirpe des mots leur musique intérieure et les confronte, les fait s’entrechoquer, se superposer, rarement se fondre. De la douceur, point. Sauf dans Varouchka, avant-dernière mélodie, où la musique adopte une courbe mélodique d’une telle tendresse et d’une telle nostalgie qu’elle nous laisse sur un sentiment d’une perte irrémédiable. Car Love songs se termine sur un constat de non-aboutissement. Comme si leur auteur, plein de rêves brûlants et de «planètes rêvées» avait senti en vain bruire un jardin, là, à portée de souffle, sans jamais pouvoir y accéder. Il semble être d’une destinée autre, celui qui sait ouvrir les portes à la luminescence de la vie.

Christine Mennesson

Exécutions

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