C’est en juillet 83 que j’ai eu l’idée de composer une pièce qui soit inspirée du Gagaku japonais. J’étais au beau milieu d’une intense période de production et je jouais en concert à chaque jour. Aux petites heures du matin, je rentrais à la maison, épuisé, stressé, à la fois insatisfait et trop stimulé: j’écoutais alors une bonne heure du seul disque de Gagaku que je possédais alors (j’en ai trouvé de meilleurs depuis!). J’avais l’impression que cette musique me «guérissait» littéralement et me redonnait à croire que «tout ça» avait encore un sens.

Gagaku veut dire «musique élégante». Ce style musical est apparu au VIIIème siècle au Japon. Je me suis demandé si je pouvais produire, à ma manière, l’équivalent de ce noble et calme cérémonial, une des musiques les plus lentes au monde. Ce rêve est devenu Confitures de Gagaku.

Si j’ai choisi ce titre, c’est que j’ai pensé que le mot gagaku avait plus de chance d’évoquer un petit fruit sauvage dans l’imaginaire des gens plutôt qu’une pièce de musique classique japonaise et que j’aimais bien aussi l’allusion que fait le mot «confitures» à l’idée de composite, de composition, de conservation, de tradition et d’improvisation. En anglais, confiture se traduit pas «jam» (qui veut dire aussi: «improviser») et par «preserve».

Le Gagaku m’a servi d’inspiration à plusieurs niveaux, notamment son instrumentation, l’emplacement des différents groupes instrumentaux et son caractère cérémonial, mais je suis allé puiser aussi dans bien d’autres sources, notamment dans le livre de Marcel Granet La pensée chinoise auquel je dois beaucoup. J’ai été fasciné d’y découvrir la philosophie chinoise ancienne, principalement les calendriers taoistes, qui étaient basés sur les carrés magiques et divisaient l’année en cinq saisons attribuant à chacune une émotion, une couleur, un son, une partie du corps etc. Les curieux aimeront apprendre que la cinquième saison constitue le centre de l’année, le temps des récoltes, de l’abondance, perçu comme le point d’équillibre entre le yin et le yang.

Confitures de Gagaku nous fait suivre le parcours d’une année «taoiste» commençant dans la bruyante exubérance de la naissance et descendant progressivement vers le froid et la mort. Tout un programme! …en fait, celui de chacune de nos vies.

La pièce a été créée en 1986 grâce au soutien du Ministère des Affaires Culturelles du Québec, des Événements de la Pleine Lune et de Danse-Cité animé par le danseur Daniel Soulières. En effet, la version originale de la pièce avait été présentée 10 soirs avec 11 musiciens, 4 danseurs, images fixes sur deux écrans placés de chaque côté de l’orchestre et, au centre, un troisième écran qui diffusait les premiers et magnifiques travaux de gravure sur pellicule en direct du cinéaste d’animation Pierre Hébert. Ici encore, tout un programme!

Les textes utilisés proviennent de différentes sources: Le premier a été écrit par Jean Dubuffet et est tiré de son pamphlet: Asphyxiante culture, les suivants du Tao-Tö-King de Lao Tseu, d’autres encore d’anthologies de Haïkus japonais ainsi que du livre We Do Not Work Alone du potier japonais Kanjiro Kawai. En ’88, Confitures de Gagaku est devenu un des premiers disques à paraître sur l’étiquette Victo parrainée par Michel Levasseur et le Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville.

Je tiens à remercier vivement Tim Brady qui m’a surpris et m’a fait grand plaisir en manifestant le désir de reprendre ma pièce plus de 20 ans après sa création et je suis très fier aussi de la présenter dans le cadre du MNM avec Bradyworks enrichi de six des musiciens qui ont participé à sa création originale.

Jean Derome [xi-08]

Exécution

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