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Il ne s’agissait pas de mettre en scène mais d’écrire une scène. Plus exactement de continuer à écrire après la musique. Lorsque j’écris de la musique pour la scène, les images d’une autre scène m’apparaissent souvent dans le même mouvement de pensée. J’entends une musique, je l’écris et je vois. Alors, j’ai pensé des images. Tout chez moi vient de la musique mais le désir d’une musique ne vient pas toujours en moi par la musique. Je vois donc des formes, c’est vague, c’est presque la brume, c’est flou. L’espace du chant doit être proche de l’écoute, yeux mi-clos. Pour entendre, il convient de devenir un peu myope. C’est dans cet espace vague que s’épanouit l’écoute. Assez vite, j’ai «vu/entendu» l’homme qui marche. Il fallait un homme qui erre dans le brouillard. Nietzsche est un marcheur. Il est seul. Toujours. Il est toujours resté seul à marcher seul.

Mais ce n’est pas un spectacle sur la solitude de Nietzsche, c’est d’abord une partition sur les passions de Nietzsche qu’il s’agit de donner à «entendre/voir». Sans cesse il change d’humeur, il est gai, triste, mélancolique subitement furieux, il s’amuse, il pleure, il crie, il geint, il se moque. Aussi de lui. Il n’est jamais le même. Au début, il y a un son très lourd. Ça vient de loin, presque d’avant la musique. Ce son devient une nature. On hume la forêt, les oiseaux, au loin il y a l’eau qui chante. C’est la nuit. Toutes les images et les sons d’ O Mensch! viennent de la nuit. La nuit, la vraie nuit et puis l’autre nuit aussi, celle qu’on invente, celle du souvenir. Lorsqu’on se souvient de quelque chose, c’est comme si ça venait de la nuit. Un souvenir, même un souvenir d’enfance ça vient toujours de la nuit, d’une nuit. C’est pour cela qu’on aime à se souvenir juste avant de dormir, s’enfouir dans la nuit. Donc, c’est comme un rêve, c’est imprécis, on ne comprend pas toujours ce que ça dit mais ça dit tout. Lorsqu’il voit passer toutes ces images qui flottent à ses pieds, c’est exactement ce qui se passe. Ces images, je les ai trouvées chez moi, dans mes souvenirs et puis aussi partout. Dans O Mensch! il y a comme un rêve d’images indécises qui passent comme ça et c’est tout, ça suffit. Il y a un aigle aussi. C’est un aigle qui regarde mais surtout qui écoute. Chez Nietzsche (il y a beaucoup d’animaux chez Nietzsche, c’est une vraie animalerie), l’aigle c’est la fierté indomptée. Il fallait donner à voir ça. Je voulais mettre un lion aussi mais il fallait choisir. Il y a aussi la lumière. Je l’ai désirée très douce, ténébreuse, presque opaque mais pas toujours. La lumière est proche de ces sons qui apparaissent sous la musique. C’est comme un secret de plus. J’entendais d’autres sons que ceux du chant et du piano, il fallait d’autres sons, comme une autre scène encore. Ils ont été construits lentement, il a fallu les écouter longuement car il fallait trouver le juste son. Alors, il y a des sons qui passent comme ça, c’est tout simple et c’est fragile, ce sont des sons vrais du monde, le son d’avant les hommes. Tout au fond, il y a une statue. C’est une très ancienne statue, elle vient d’un pays très lointain, d’un pays où les hommes savent encore contempler ce qu’ils savent d’eux même, afin de ne jamais le détruire. Alors, pour garder cette mémoire par delà le temps de leurs vies, ils dressent des statues comme ça tout autour de leurs villages et jamais ils n’oublient ce qu’ils ont appris. Ces statues sont paisibles, elles guettent les hommes, tous les hommes, ce sont des veilleurs, elles ne font qu’être là. Nietzsche aussi, ne cesse jamais d’être là.

À la fin, il y a une main qui caresse un ciel de fausses étoiles, ce n’est pas la main de Dieu — Nietzsche est tout le contraire de Dieu — c’est la main qui tente d’effleurer un autre espace comme lorsqu’on regarde en dedans de soi car, oui, on peut aussi regarder avec la main… Voilà, O Mensch! s’est fait comme ça.

Pascal Dusapin

Exécution

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